La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 6 novembre 2017

Moé, avant tout ça, j’tais sûr que c’tait vous autres qui aviez un accent !

Michel Tremblay, Chroniques du plateau Mont-Royal, tome 3, La duchesse et le roturier, 1982.

Montréal, 1947. Au début du roman, la vieille Victoire vient de mourir, alors que son fils Édouard, un homme corpulent d’une quarantaine d’années, essaie de sauver la représentation du soir au Théâtre National en multipliant les jeux de lumières. Et puis Édouard rêve…
J’ai enfin repris la saga de la famille et j’ai tellement aimé que j’ai envie de relire les deux premiers volumes ! Je ne suis pas prête de découvrir le tome 6 à ce rythme.

« On dit pas comtume de bain, Marcel, on dit costume de bain ! » ou bien : « Maman, franchement, tu lis Balzac pis tu dis encore un banane pis une escalier ! » ; ce à quoi sa mère répondait : « J’lis pas Balzac pour apprendre à perler, Coco, j’lis Balzac pour m’aider à vivre ! »

Bref… Dans ce volume, le petit Marcel devient très attachant, tendu entre ses différents désirs. Il parle aux morts et personne ne le croit ; va-t-il choisir de renier ses visions pour se conformer à ce qui est attendu de lui ou préférer rester dans son univers ? La famille se fissure. Grâce à des retours en arrière, on comprend que Victoire, qui aimait tant son fils Édouard, l’a quand même mis à la porte. De leur côté, les ados continuent à grandir. Et puis surtout Édouard… qui cherche à affirmer son identité d’homosexuel, qui cherche aussi à jouer sur la scène du théâtre, mais qui va peut-être finalement choisir la vie plutôt que le théâtre, à ses risques et périls. Va-t-il quitter Montréal et sa famille ? Il est si seul !

Derrière ce regard candide, cependant, qui choquait tant sa mère mais ravissait la grosse femme, sa tante, qui disait volontiers de lui : « Y a l’air niaiseux, de même, mais guettez-vous ben quand y va se décider ! », se cachait une grande malice mal contrôlée, un débordement de sensations mêlées à l’instinct qui s’éveille, aux sentiments, aussi, plus clairs, qui déjà dessinaient la ligne de démarcation entre les différents choix qu’un enfant fait chaque jour, parfois hâtifs, souvent définitifs.

Dans les rues de Montréal, Les chuchoteuses, sculpture de Rose Marie Bélanger.

Encore une fois, cette série est très belle, merveilleusement émouvante et drôle. Édouard ne peut parler à sa mère comme peut-être il le souhaiterait, Marcel ne peut faire partager ses secrets à ses proches et se retrouve de plus en plus isolé. Ces scènes sont particulièrement émouvantes, car le lecteur se retrouve en position d’encourager les personnages à dialoguer, tout en sachant, par expérience personnelle, qu’il n’y a rien de plus difficile. On se reconnaît totalement dans ces scènes si simples où Tremblay fait preuve de toute sa finesse dans l’analyse psychologique.
Il y a aussi une évocation très réussie de la scène théâtrale de Montréal dans ces années là. On voit en note que Tremblay s’est inspiré de personnages réels pour camper ses grandes actrices, le public agité et bavard, les coulisses pleines de vie. C’est toute une époque qui revit sous nos yeux, avec plein de chansons de l’époque et le grand Tino Rossi.

A’ va vous chanter le grand succès de monsieur Tino Rossi qui va venir nous visiter à Montréal le mois prochain : J’attendrai. Écoutez-la, pis farmez-vous-la !

C’est également le portrait de société, où s’exprime le rejet ou l’incompréhension devant l’homosexualité, tout juste tolérée dans le monde du théâtre (mais seulement sous des formes bien limitées), malgré la bonté de certains personnages, notamment celle de la grosse femme (celle qui est enceinte au tome 1 et qui aime tant lire). À noter qu’elle est sur le point de cesser de lire des romans français pour découvrir la littérature québécoise. On retrouve la fameuse chasse-galerie qui fait si peur aux enfants et la duchesse de Langeais.

Enfin, c’est un bonheur de se plonger dans une langue très originale, pleine d’expressions propres à l’oral, mêlée de québéquismes, marquée par la classe sociale des personnages et l’humour.

À noter, l’apparition sensationnelle de Valéry Giscard d’Estaing. J’ai bien ri.

Elle lui parla de sa solitude sans jamais la nommer, de son inquiétude, aussi, qui la prenait au moment même où il mettait le pied dehors, de la terreur qu’elle avait qu’il ne revienne plus ; elle défit devant lui chacun des fils de leur relation, parla de ce qui les unissait comme d’une liaison qui tirait à sa fin, usa de chantage émotif, insinua le bannissement ou le désaveu tout en mendiant un retour plus régulier sinon définitif. Édouard écoutait, un peu penché, balbutiant parfois quelque chose qui ressemblait vaguement à une supplication ou à un aveu avorté, hurlant intérieurement son besoin de se faire entendre au milieu des flots de paroles que sa mère déversait sur lui peut-être pour ne pas avoir à l’écouter.



7 commentaires:

  1. Me souviens d'avoir vu la pièce Hosanna dans les années '70 et ça m'avait jeté par terre...

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    1. Ah je ne connais pas. Je vois en effet qu'elle traite d'un sujet voisin.

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  2. Il faut vraiment que je me décide à continuer les chroniques, moi aussi j'ai arrêté juste avant Edouard et j'ai tellement adoré les deux premiers que je me demande bien comment je me débrouille...

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    1. Moi je veux relire les 1ers, parce que ça fait longtemps. Et puis ce serait bête de finir la série trop vite après tout ! Prolongeons le plaisir.

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  3. Il faut vraiment que je lise les sagas de Tremblay, et dans l'ordre. Pour celle-là, déjà lu le 6 puisque c'est ce tome que j'avais reçu!

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    1. Houlà, c'est plus aventureux de commencer par la fin !

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    2. je ne savais pas que c'était une saga quand je l'ai entamée

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