La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



vendredi 19 mai 2017

Une nuée de décrotteurs patientent devant la porte du palais.

Éric Vuillard, 14 juillet, 2016.

Quand le peuple prend la Bastille…

Vuillard choisit de raconter le 14 juillet 1789 en s’attachant autant que possible à tous ceux qui compose le peuple de ce jour-là : leur nom, leur provenance, leur métier, leur moindre caractéristique. Il raconte l’événement de leur point de vue à eux (enfin, il essaie) et non depuis un livre d’histoire politique : quel temps faisait-il ? Avaient-ils mangé ? Et leurs blessures ? Et leur peur de la police ? Et les rumeurs ?
À l’issue de ma lecture, je suis mitigée. Tout d’abord, le projet me plaît beaucoup. Donner le souffle du roman aux petites gens et aux oubliés, pour un événement d’une telle envergure, c’est oui. D’autant qu’il est impossible de dire de quoi est fait le peuple ou qui compose une foule. Et Vuillard parvient bien à en rendre la diversité, la complexité, la variété des émotions. Il est obligé de reconstruire et d’imaginer, bien sûr, mais ce pari est plutôt réussi. L'auteur a la volonté touchante de vouloir tracer le destin et la vie de ces centaines ou milliers petits héros du jour, depuis leur province natale, jusqu’à leur mort, à travers toute la Révolution pour certains d’entre eux, ou, pour la plupart, simplement pour quelques heures, car on ne sait pas grand-chose de ces gens-là. Il a l'ambition de faire l’histoire des silhouettes, de la masse, du nombre, de ceux qui sont un simple nom propre mal orthographié dans un acte d’archive de police et qui ici, l’espace d’une ou deux phrases, prennent vie.

Qu’est-ce que c’est, une foule ? Personne ne veut le dire. Une mauvaise liste, dressée plus tard, permet déjà d’affirmer ceci. Ce jour-là, à la Bastille, il y a Adam, né en Côte-d’Or, il y a Aumassip, marchand de bestiaux, né à Saint-Front-de-Périgueux, il a Béchamp, cordonnier, Bersin, ouvrier du tabac, Bertheliez, journalier, venu du Jura, Bezou, dont on ne sait rien, Bizot, charpentier, Mammès Blanchot, dont on ne sait rien non plus, à part ce joli nom qu’il a et qui semble un mélange d’Égypte et de purin.

Une amie a abandonné le livre, car elle y trouvait trop d’énumérations et trop de noms propres. Les énumérations ne m’ont pas gênées, elles participent à rendre la foule, le mouvement, le bazar aussi, car tout ne va pas dans un seul sens. En revanche, effectivement, il y a beaucoup de noms propres : les personnes, leur provenance, leur adresse. Je comprends bien le propos : que les oubliés viennent à la lumière, parce qu’ils ont existé et ont agi – ce n’est pas de la fiction – il est important de tout rappeler d’eux, et souvent ce « tout », ce n’est pas grand-chose. Mais il faut reconnaître que l’effet littéraire est plus ou moins bien réussi selon les pages.

Dalou, Mirabeau, vers 1879-89, plâtre patiné, Vizille.
Il faut imaginer un instant le gouverneur et les soldats de la citadelle jetant un œil par-dessus les créneaux. Il faut se figurer une foule qui est une ville, une ville qui est un peuple. Il faut imaginer leur stupeur. Il faut imaginer le ciel obscur, orageux, le lourd vent d’ouest, les cheveux qui collent au visage, la poussière qui rougit les yeux, mais surtout, la foule de toutes parts, aux bords des fossés, aux fenêtres des maisons, dans les arbres, sur les toits, partout.

Mes bémols à moi sont de deux ordres : je suis agacée par la synthèse volontairement bonhomme, alors que l’on est dans un roman très érudit. Petit tic perso peut-être. Et je suis très agacée par l’absence totale de dossier ou de référence ! Je sais, parce que j’ai la radio, que Vuillard a travaillé avec des archives, mais j’aurais apprécié une page sur le sujet, sans forcément la cote des documents, mais au moins quelques mots. Masquer le travail ne me paraît pas du tout un plus.
Ceci étant dit, j’ai lu le livre rapidement, car j’avais hâte de savoir comment ils en viendraient à bout de cette Bastille. Car oui, le livre donne le sentiment du suspense : c’est long d’abattre une porte. Il porte un ton fiévreux, une hâte, une impatience, il est plein de vie et d’espoir, mais aussi des désillusions à venir. C’est une vision de l’histoire qui me plaît, un parti pris affirmé auquel j’adhère tout à fait. Dommage que l’écriture ne me paraisse pas suivre.

Philippoteaux, Le dernier banquet des Girondins, 1850, Vizille.
Mirabeau prononça alors sa grande phrase commençant par le peuple et terminant sur la force des baïonnettes. Ah ! c’est comme si parfois un homme avait attendu toute sa vie de dire quelques mots, que ces mots le possédaient tout entier, le retenaient entre leurs syllabes, lui faisait expier tout le reste, et qu’ils portaient en eux, dans le drapé de la formule, un mélange d’évidence et de mystère, de grandeur et de trivialité, où l’humanité trouve son augure. Oui, Mirabeau parle. Il est un sentiment, une vérité. Nul ne peut plus rien contre. Il dit. La grosse gueule s’ouvre pour la première fois avec autant de souffle et de culot. La volonté du peuple de faire son entrée dans l’Histoire.

Les avis de mon Salon littérairede Clara et de Sandrine.



4 commentaires:

  1. Je crois que ce sont les premiers bémols que je vois exprimés au sujet de ce roman, qui, à vrai dire, me tente moyennement... j'attendrais sans doute sa sortie en poche..

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    1. C'est une lecture très stimulante, mais qui n'est pas exempte de défauts selon moi.

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  2. J'aurais aussi aimé savoir d'où venaient les informations. J'ai eu la chance d'écouter l'auteur en lecture du roman, puis les questions réponses, oui, il a bien fouiné dans les archives.Une annexe aurait été très bien.

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    1. Je crois avoir entendu des historiens à propos du livre et je sais bien qu'il n'a rien inventé. Mais écrire un truc du genre "archives de police, dossier gnagnagna" ne lui aurait pas demandé un gros effort.

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