La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 14 mars 2017

Tout ceci s’est passé il y a bien longtemps, quand j’étais une ombre…

Garry Kilworth, Roche-Nuée, traduit de l’anglais par Monique Lebailly, parution originale 1988, édité en France par Scylla.

Le roman d’une autre humanité.

Je ne sais pourquoi – certainement à cause de la couverture – j’ai ouvert ce roman en m’attendant à une histoire se déroulant à la Préhistoire. L’on est bien en effet parmi un peuple de chasseurs cueilleurs vivant de façon très isolée. Mais en réalité, on se rend compte au fur et à mesure que c’est un peu différent.
Le narrateur nous apprend qu’il est une ombre, ni garçon ni fille, mais infirme. Il aurait dû être tué à la naissance. Il nous raconte la grande aventure de son peuple, la Famille, et de son frère, Argile, tombé amoureux de celle qui lui était interdite. Dans la Famille, on se marie entre soi, entre mère-épouse, ou frère-époux, sœur-épouse ou fils-époux. Il y a beaucoup d’enfants infirmes, qui sont immédiatement sacrifiés. Le pouvoir appartient aux femmes. Argile et Tilana brisent le plus grand des tabous en s’aimant. Ils vont devoir fuir et découvrir d’autres vérités que celles qui leur étaient familières, aidés en cela par Ombre.

Ils vivaient dans de perpétuelles souffrances, sachant qu’ils ne pourraient jamais s’unir à Dieurouge, l’esprit-sang féminin qui zèbre le ciel à l’aube et au crépuscule. Seule la Famille pouvait s’incorporer à cette coulée de sang ancestrale : seuls les hommes et les femmes de race pure, parfaits de corps et d’esprit, mouraient en sachant qu’ils revivraient comme éléments du lever et du coucher du soleil. Le rassemblement des âmes-sang de mes ancêtres, à ces heures du jour, offrait une vision qui inspirait un effroi plein de respect, mais c’était quelque chose à quoi je ne pourrai jamais prendre part.

La mythologie des humains auxquels nous avons affaire est tout à fait cohérente et solide. Elle s’insère dans le roman de façon naturelle – pas de présentation pédagogique qui nuirait au rythme du récit, grâce aux réflexions d’Ombre, qui est un narrateur multiple, homme et femme, aimant sa famille et haineux, lucide, observateur, mais porteur des préjugés de son groupe.
Statuette paléolithique. Madrid, MAN, M&M.

Si je partais de la Préhistoire, d’autres lecteurs avancent hardiment qu’il s’agit de science-fiction post-apocalyptique. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes en présence d’un peuple complexe et complet, avec son histoire et ses mythes. Ce n’est pas le roman d’une nature humaine immémoriale, ou d’ancêtres naïfs et innocents. L’auteur nous plonge avec beaucoup d’habileté dans cet univers. Dans la Famille, la nature, la terre et les éléments sont vivants et sont des acteurs à part entière de l’histoire. Ombre trouve son individualité et sa liberté dans son invisibilité. Il ou elle (je suppose qu’en anglais le pronom neutre est employé – grosse supériorité sur la version française) analyse très bien le poids et l’importance du groupe social dans la construction d’une personnalité. Sa vie s’oppose à plusieurs principes de notre morale, mais ce n’est pas le sujet, puisqu’il ne s’agit pas de leçon, mais d’un roman d’apprentissage et du récit d’une vie : Ombre saura trouver sa place.
Le roman, loin de prétendre reconstituer un passé utopique, propose une autre humanité, une autre anthropologie, avec une grande humilité et une grande réussite. Une lecture très enrichissante.

« Bon, dis-je au vent. J’ai fait de mon mieux. Maintenant, il faut attendre et voir ce qui va se passer. Je ne me sens plus seul – peut-être parce que je sais que la solitude n’est pas la pire chose qui existe. Il y en a une autre. »
Le vent gardait une prudente réserve. L’ambiguïté convenait à son caractère. Combien j’enviais les créatures du vent : le faucon, la chauve-souris, la mouette.
Comme ils maîtrisaient le maître.
Je fis une promesse. « Un jour. »
Et le vent acquiesça. Ou peut-être pas ? On ne peut jamais savoir avec le vent.

 L’avis d’Imaginelf



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