Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

lundi 19 décembre 2016

Je suis une faim, vaste, ardente, inassouvie.

Victor Hugo, Torquemada, pièce en vers, écrit en 1869, jamais donnée du vivant de l’auteur.

Un drame espagnol.

Au début est un couvent (un décor rappelant beaucoup celui de Mangeront-ils ?). S’y croisent un roi tyrannique, Ferdinand (celui des Rois catholiques), un vieux courtisan, un prêtre fou et deux jeunes gens. Les lieux changent à chaque acte, passant de l’ermitage aux palais espagnols. Deux fils narratifs s’entremêlent, au gré des humeurs, des peurs et des désirs du roi : les jeunes vont-ils vivre et pouvoir se marier ? Le prêtre fou, Torquemada, ira-t-il jusqu’au bout de son fanatisme, de sa bêtise et de sa haine ? On est en 1492, juste avant l’expulsion des juifs d’Espagne.
Une nouvelle fois, Hugo nous peint un roi au caractère faible, mais tout puissant, se jouant des êtres, au gré de son pouvoir et de ses caprices. Mais il est aussi question de la soumission du pouvoir temporel au pouvoir spirituel, en l’occurrence à l’Inquisition. Torquemada est un personnage terrible, hors norme par sa folie. Ce n’est pas un misérable intriguant avide de pouvoir, non bien au contraire, sa puissance vient de sa sincérité qui le rend insensible aux influences ordinaires. Le personnage du fou est trompeur : on s’attend à voir un personnage grotesque typique de l’univers d’Hugo, mais non, c’est un simple agent, terrible dans son aveuglement et son égoïsme.

Grandir est un abus, penser est un forfait ;
On est hardi de vivre, et c’est un péril d’être.
Au centre de la toile obscure on voit le prêtre
Cette araignée, avec cette mouche le roi.

E. Sala Francés, Expulsion des juifs d'Espagne, 1889, immense tableau du Prado, Madrid (image Prado).
L’Espagne est décidément le lieu du théâtre romantique. Le pays de l’Inquisition est le symbole des cruautés inimaginable du fanatisme religieux, ce qui fascine les hommes du XIXe siècle qui aiment explorer le lien inextricable entre le catholicisme et la mort. En Espagne, les palais sont plus beaux qu’ailleurs, le peuple plus misérable, les rois plus injustes, la règle plus dure tandis que les jardins andalous (et donc orientaux) embaument l’odeur des orangers. Cette pièce sinistre comporte des échos évidents à Hernani, pièce où un jeune seigneur en proie aux passions se transformait en grand roi, mais ici, hélas, la fin est connue, car l'histoire agit comme une fatalité sur cette pièce de théâtre.
Rois, nous vous subissons, mais nous vous dénonçons.
Nous jetons chaque jour vos noms dans le mystère
Où vous attend la peine obscure et solitaire !
Des crânes des rois morts les lieux noirs sont pavés.
Ah ! vous vous croyez forts parce que vous avez
Vos camps pleins de soldats et vos ports pleins de voiles !
Dieu médite, l’œil fixe, au milieu des étoiles.
Tremblez.

LC hugolienne un jour en avance avec Claudia Lucia.


8 commentaires:

  1. Et bien moi je serai en retard encore au milieu de 2ème acte

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    1. Hugo a l'éternité devant lui, prends ton temps.

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  2. Oui, les vers sont bien hugoliens avec panache; C'est vrai que la sincérité et la "vertu" de Torquemada sont terrifiantes. La critique de l'époque lui a reproché de magnifier l'inquisiteur en le grandissant ainsi. Pourtant je trouve que Hugo peint bien le fanatisme de ceux qui sont prêts à mourir pour prouver qu'ils ont raison ! On connaît bien cela de nos jours.

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    1. Oui, c'est très réussi et c'est glaçant.

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  3. J'ai relevé de nombreux vers dans ce texte vraiment puissant ! C'est bien ce qui fait l'horreur de ce personnage : il y croit vraiment... Cela n'est pas sans rappeler l'actualité :-(
    Bonne soirée.

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  4. Toujours aussi passionnant les ouvrages de Victor Hugo , quel écrivain !

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    1. Une pièce peu connue, où on le retrouve tout entier !

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