La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mercredi 10 juillet 2013

Oggi la mamma è morta. O forse ieri, non so.


L’Étranger, un film de Visconti d’après le roman d’Albert Camus, 1967.

J’ai assisté par hasard à la projection en plein air de ce film, dont j’ignorais totalement l’existence. Eeguab, pointure en matière de cinéma italien, me dit que ce film est « rarissime ». Ce fut donc comme une fulgurance dans la nuit… Un film dont j’ai aussi pu lire que c’était le plus mauvais film de Visconti – ça reste du Visconti. J’avoue quant à moi que le mélange Camus-Visconti me laissait perplexe tant ces deux créateurs me semblent opérer dans un genre différent. Par ailleurs je sais que Visconti a un fort goût pour les adaptations de romans (Proust ou Mort à Venise d’après Thomas Mann). Alors ?

Marcello Mastroiani - Meursault
Je suis ravie de la projection. Tout le roman y est et pourtant ça ne ressemble pas vraiment à Camus. Un Viscontino mais un très bon film.
La langue italienne ne gêne pas du tout, d’autant que l’on est dans une ville du Sud, que le soleil a beaucoup d’importance et les corps sont bronzés. Le film s’attarde peu sur la dimension coloniale de l’affaire. Le plus étrange est à vrai dire que de grands acteurs français soient doublés en italien (Bernard Blier ou Bruno Cremer). Et Meursault ? Il est joué par Marcello Mastroiani. Et si cela ne correspondait guère à la vision que j’avais du personnage du roman que je voyais comme un être grisâtre, finalement la moue de Mastroiani trouve sa place. C’est surtout son corps qui exprime l’inadaptation de cet homme, assassin d’un Arabe, condamné pour n’avoir pas pleuré sa mère. Il est certain que l’acteur donne beaucoup d’épaisseur au personnage, comme s’il le dotait d’un corps plein.

Anna Karina est Marie (excellente).
La partie la plus réussie du film et sans doute celle qui est la plus proche du livre est le procès. On peut la critiquer pour sa longueur et sa lourdeur mais il me semble que si cette pesanteur n’est pas présente dans le roman, elle en respecte néanmoins l’esprit en dénonçant cette fausse justice. En outre, ces scènes pleines de monde, où s’orchestre une grave comédie humaine, sont un peu la spécialité de Visconti.
D’ailleurs, quelques touches typiquement viscontiennes : d’abord la façon de filmer les promenades sur le port, où les couples se croisent devant la caméra, comme dans un ballet. Puis les gros plans sur les Arabes en jeunes éphèbes déguenillés, pleins de sensualité et d’ambiguïté, tout juste sortis des toiles de Caravage. De façon plus générale, difficile de ne pas voir les réminiscences de la peinture italienne du XVIIe siècle. Visconti profite du film pour détailler en gros plan des visages marqués, ceux des vieilles personnes, des pauvres, de ceux qui travaillent.

On est donc loin de la retenue de la langue de Camus et du vide de Meursault, Visconti, fidèle à son habitude, a tout rempli. C’est pourtant une bonne vision du roman.

Photos sauvagement piquées sur internet.

4 commentaires:

  1. Très intéressante chronique d'autant que c'est la première fois que je rencontre quelqu'un qui a vu ce film. Peut-être maintenant les droits seront-ils plus exploitables. Visconti et Proust, une vieille histoire qui a poursuivi Visconti toute sa vie et n'a jamais pu réaliser ce rêve. Sur ce thème excellent livre de Florence Colombani Proust-Visconti histoire d'une affinité élective, que j'ai chroniqué jadis.

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  2. J'y suis allée en toute innocence sans savoir qu'il s'agissait d'une rareté. Pour Proust, je me souviens surtout d'une série d'émissions d'été sur France culture, consacrée à Proust au cinéma. Et il y avait Visconti naturellement !

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  3. Je n'avais jamais entendu parler de ce film, et pourtant je croyais jusqu'à ton billet être un fin connaisseur de la filmographie de Visconti, qui est responsable de quelques uns de mes plus beaux moments au cinéma. Je ne vais plus avoir de cesse maintenant que de trouver ce film!

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  4. Ce film n'est vraiment pas connu, enfin moi je suis tombée dessus par hasard, grâce à un ami pas cinéphile et pas lecteur de Camus, comme quoi...

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