La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 29 mars 2012

Bon sang, qu’est=ç’on s’ennuie.


Arno Schmidt, On a marché sur la Lande, traduit de l’allemand par Claude Riehl, 1e publication 1960, Auch, Tristram, 2005.

Je crois que c’est mon roman préféré de Schmidt (mais je suis loin d’avoir tout lu). Pour rappel, mes billets sur Alexandre ou qu’est-ce que la vérité ? et Cœur de pierre.
Le narrateur, Karl, est un « bavard de haut style » au langage étourdissant. Il mène pour un week-end Hertha, sa petite amie, chez sa tante Heete, à la campagne. Rien d’idyllique malgré les découvertes de chevreuils baguenaudant : tante Heete, vite devenue TH, est une veuve qui a peur de rester seule, Hertha est frigide et reproche sans cesse à Karl son désir obscène, Karl aussi a peur de vieillir, obsédé par les hémorroïdes. On est dans un univers hanté par la guerre passée et la division de l’Allemagne, la menace nucléaire et les politiques de réarmement. Mais heureusement Karl le fou ne s’arrête jamais : pour rompre l’ennui d’Hertha et captiver son imagination, il raconte une histoire. Celle d’êtres humains installés sur la Lune… Et pendant le week-end, il raconte la vie, là-haut, des Américains vivant comme ils peuvent sur la Lune et leur vie grotesque : car toutes les familles ont emporté avant de partir le même livre, la Bible, la bibliothèque lunaire est donc quasiment vide. Il n’y a plus de tissu et tout le monde va en maillot de bain quasi transparent. En revanche la colonie russe possède des chouettes harfangs apprivoisées et mange du foie de bœuf…

(à propos du sexe)
Professant : « Chez vous les hommes, c’est apparemment 1 point de fusion. : Chez nous les femmes, un vaste intervalle d’amollissement. » : « Oussékta trouvé ce mot ?! ». (Et elle hocha, satisfaite : il en fait une tête, hein, le pauvre mec qui s’excite !)

Ce livre est jouissif. J’ai retrouvé intact à la relecture ce plaisir jubilatoire toujours renouvelé. Schmidt parle, parle, sans s’arrêter. Il mime le parler bas-saxon quasi incompréhensible de la tante, l’érudition pompeuse de Karl, le sabir des Russes de la Lune, le bruit des machines… c’est un neveu de Rameau !
On prend autant d’intérêt aux habitants de la Lune qu’à ceux d’Allemagne. Il faut dire qu’absolument tout nourrit son récit délirant : les questions d’Hertha, les courses dans une quincaillerie se doublent d’un détail des boîtes de conserve emportées là-haut. Il raconte en voiture, au lit, en forêt, à la demande de sa compagne, la vie de ceux "là-haut".

« Vièyir, c’eùt pas biô. » dit-elle posément : « Eùl mémwâre a dès rateus. – Eùl cheveûs gris, c’eùu pas si grâve ; cha fét min’me kék’fwas orijinal – » ; (et elle hocha en direction de ma 46e année : un grand merci, espèce de muflesse !) : « Cha fét putôt chic, non. Èt doune in=n=èr "espérimenteu". » (Ici hertha approuva de la tête : manifestement en réfléchissant à des positions qu’elle ne connaissait pas avant).

Je voudrais rassurer ceux qui s’effareraient devant cette synthèse délirante. Schmidt retranscrit dans une même logorrhée les paroles et pensées du narrateur, les parlers spécifiques et les accents des uns et des autres, dans un rapport joyeux et décomplexé à la langue. On ne comprend pas tout et c’est normal, seul un fou y parviendrait. Il suffit souvent de lire à voix haute pour comprendre la tante et son accent caractéristique. C’est extrêmement facile à lire en réalité et on se prend très vite au jeu.

« Pourquoi t’é à spoint=là contre le "poète" ? » Hertha, étonnée : « Car sinon, à mon goût, t’es chnéralement un pico trop pour la littérature. » : « Parce que les Ricains ont envoyé celui qu’il fallait aps ! Un bavard romantique & faille=néhéntt. » ( Ce "fainéant" que nous utilisions tous les deux ; le plus souvent prononcé à l’anglaise.)…..

Les germanophones iront faire un tour sur le site de la fondation Arno Schmidt.

4 commentaires:

  1. Auteur énigmatique à mes yeux, j'y viendrai. As-tu lu "Le bavard" de Louis-René Desforêts ?

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  2. Bonjour Ys ! Oui c'est un auteur inclassable. Je ne connais pas Des Forêts mais ce que je viens d'en lire me semble intéressant, je le note ! merci.

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  3. C'est celui ci que j'ai abandonné, 300 pages de ce tonneau, non, pas le temps!

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    1. Je crois qu'il faut le lire en partie en haute voix. Celui-ci est un peu difficile car il mêle plusieurs niveaux de récits. Coeur de pierre me semble plus aisé et plus réussi, avec plus d'unité.

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