Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

samedi 25 février 2017

Roulés aux champignons, aux artichauts et à la féta

Syl. nous demande de présenter un vieux livre de recettes, la recette du jour est donc tirée du livre de recettes le plus récents que j’ai acheté (logique). Il s'agit de Sirocco de Sabrina Ghayour, d'inspiration perse.
Je vous ai présenté déjà plusieurs recettes qui en venaient :
et surtout les pancakes à la ricotta
Un palmarès plutôt appétissant... J'ai hâte de tester les recettes plus estivales !

C'est un livre qui ressemble beaucoup à Jérusalem du duo Yotam Ottolenghi et Sami Tamimi, mais avec des recettes avec un peu moins d’ingrédients. Mais on retrouve les couleurs, les saveurs et des idées originales pour quelqu’un qui manque chroniquement d’imagination. Pour être exactes, je trouve que les recettes conservent cet équilibre entre proximité (des ingrédients faciles à trouver, un tour de main pas trop compliqué) et étrangeté (un petit quelque chose en plus !), qui me séduit totalement.

Ça, c'est la photo du livre. J'obtiens quelque chose d'assez différent.
Donc, aujourd'hui :

Roulés aux champignons, aux artichauts et à la féta

Une petite entrée originale ? La photo du livre était prometteuse.
300 g de champignons de Paris finement émincés
Un bocal de cœurs d’artichauts à l’huile (au rayon épicerie italienne ou à celui des trucs conservés dans l’huile comme les tomates séchées, les câpres, les poivrons)
Du thym
100/150 g de féta
zeste râpé de citron
feuilles de brick

Faire cuire les champignons dans l’huile d’artichaut. Quand ils sont cuits, ajoutez le thym haché. Laisser refroidir.
Égoutter les cœurs d’artichauts et les hacher grossièrement.
Dans un saladier mélanger les champignons, les cœurs d’artichauts, la féta émiettée, le zeste de citron.
Sur une feuille de brick étaler un peu du mélange (il n’en faut pas trop), fermer, rouler, replier.
Notez que la recette d’origine utilise des feuilles de pâte filo. Les roulés sont bien plus épais, puisqu’avec le double d’ingrédients on en obtient seulement six ! (voir la photo au-dessus) La pâte filo est fermé à l’œuf battu. Et comme l’œuf colle, il y a des graines de sésame dessus pour faire joli.
Avec mes feuilles de brick, j’obtiens environ 8 roulés. Je les cale bien dans un plat et j’enfourne le tout. 25 minutes à 200°C. (voir la photo en dessous)

Le résultat avant que les amis ne mangent tout.

C’est beau. La brick croustille, c’est piquant et moelleux et le goût est très surprenant. Gros succès auprès des amis.

Recette tirée de : Sabrina Ghayour, Sirocco, 2016, Hachette (se présente comme étant de la cuisine perse).



jeudi 23 février 2017

Rien n’était stable, rien n’était continu.

Virginia Woolf, La Chambre de Jacob, 1920, traduit de l’anglais par Jean Talva.

L’histoire d’une absence.
Le roman raconte la vie de Jacob, depuis sa petite enfance avec ses frères et sa mère, jusqu’à l’âge adulte, au travers de ses études à Cambridge, de sa vie à Londres, et jusqu’à sa mort. Jacob est surtout vu à travers les regards de ses proches, de sa mère, de ses camarades et des femmes qui tombent amoureuses de lui, parce qu’il est très beau. À travers sa existence, Woolf raconte la vie à la campagne, à Londres, les charmes de la société étudiante… L’évocation du quartier de Saint-Paul et de son petit peuple est très réussie. De Jacob, on ne saura pas grand-chose. Nous n’accédons pas à son intériorité, à ses pensées. Qu’aime-t-il ? Que pense-t-il ? Jacob est silencieux, absent même quand il est présent, difficile à atteindre et à comprendre. Il est déjà un souvenir, une chambre vide. On semble parler de lui déjà comme un mort, comme s’il n’existait déjà plus que dans la mémoire de ses proches.
Le roman tout entier est le signe de la mort, présente par une multitude de symboles plus ou moins évidents. Plus généralement, Woolf raconte les impressions, les sensations, les petites choses fugitives qui s’envolent et qui dépassent la réalité des faits bruts. Ce qu’il reste de quelqu’un, ce sera… une collection de papillons ? un parfum de violette ? La précarité et la fragilité de l’existence humaine est rarement racontée de façon aussi touchante et aussi juste.
E. R. Frampton, Brittany 1914, vers 1920, Tate Britain, M&M.
Ce roman n’est pas dépourvu d’humour, comme l’évocation des Britanniques en voyage à l’étranger ou l’énergie déployée pour la distribution des cartes de visite, si importante dans la vie mondaine, comparée à la bataille de Waterloo. Woolf est également magistrale pour rendre le brouhaha des conversations avec ces bribes de phrases qui se coupent, qui restent suspendues, ces questions sans réponse, ces morceaux dépareillés.
Un très beau roman au ton mélancolique et que je relirai certainement.

Lentement amassée à la pointe de sa plume, une pâle encre bleue noya le point final, où le stylo s’était immobilisé. Betty regardait sans rien voir : des larmes montèrent à ses yeux. Toute la baie devint tremblante, le phare se mit à osciller ; et elle crut voir le grand mât du petit yacht de Mr. Connor ployer comme un cierge de cire exposé au grand soleil. Elle cligna vivement des yeux. Il arrive parfois des accidents terribles ! Elle battit encore des paupières. Le mât se redressa, la houle redevint régulière, le phare rigide ; mais la tache s’était étalée sur la feuille.







mardi 21 février 2017

Je dois vous prier de parler une langue compréhensible.

Jaan Kross, Le Fou du tzar, traduit de l’estonien par Jean-Luc Moreau, parution originale 1978.

Un grand roman historique.

Le narrateur commence à tenir son journal en 1827. Il relate des événements vieux de quelques années et d’autres événements dont il est le témoin contemporain. C’est l’histoire d’Eeva, sa sœur, petite paysanne estonienne, devenue la femme du noble Timo von Bock, d’ascendance allemande. Un Timo qui a passé neuf ans en prison sur ordre du tzar et qui en est sorti avec la réputation d’être fou. Le roman raconte le contexte de cette arrestation et les années de liberté qui suivent.

Et en fin de compte, cela revient – du moins pour ce qui est de la famille – à pardonner toutes les horreurs exprimées par Timo… (Mais en est-il bien ainsi si dans le même temps on continue à garder Timo prisonnier ici ? Peut-être n’est-ce pas du tout le cas…) Pourtant en pratique, le plus sage serait de le supposer… (le serait-ce vraiment ? !) Mais par l’enfer, je suis incapable de rien répondre à mon neveu.

Disons-le, les premières pages sont un peu ardues à lire. Le narrateur va et vient entre les événements du passé et ceux du présent et les personnages sont nombreux (Timo et sa famille, les intendants de domaine, les notables de diverses villes, trois empereurs…). Le lecteur français doit de plus se repérer entre les estoniens, c’est-à-dire le petit peuple, c’est-à-dire pas grand-chose, la noblesse allemande et divers Russes.
Une fois cet effort effectué, ça vaut vraiment le coup. Nous voici en effet parti pour un grand roman russe estonien absolument bouleversant. L’incarcération de Timo a en effet un versant politique, lié à la tyrannie exercée par le tzar. Il est question de constitution, d’abolition du servage et de liberté. Mais le narrateur raconte également une histoire affective : Timo a été déclaré fou – seule la folie excuse ses prétentions politiques – mais peut-être ne l’est-il pas. À moins que l’emprisonnement et les souffrances ne l’aient rendu fou. À moins qu’il ne simule la folie aux yeux de ceux qui le surveillent. Car il n’est libre qu’à moitié : placé sous tutelle, interdit de se déplacer et espionné en permanence par les personnes les plus proches de lui. C’est cette atmosphère malsaine que le narrateur nous décrit au fil des années. Le roman peint l’univers glaçant de la dictature tzariste.
Narrateur d’ailleurs étonnant. À moitié intellectuel, à moitié paysan, aussi à l’aise pour converser en français que pour tuer un loup et en écorcher la peau, il est l’observateur impitoyable de tous, des hésitations, des peurs, des contradictions. Il écrit à deux reprises ne pas aimer sa sœur, de qui il semble pourtant bien proche. À plusieurs reprises, il décrit les événements sans les analyser, laissant le lecteur deviner de lui-même ou hésiter, notamment au sujet de la folie de Timo. On se trouve ainsi dans un univers incertain, inquiétant, bourré d’espions, plein d’aléas, difficile à interpréter.
P. Troubetzkoy, Maquette d'un monument à Alexandre II (l'un des empereurs en cause), 1910, image RMN.
Notons un effet de lecture. Pour nous Français, ce roman est un roman. À la lecture de la postface, on s’aperçoit que presque tous les personnages ont existé et que l’histoire de Timo emprisonné et déclaré fou par ordre de l’empereur est bien réelle. Il est question également de plusieurs intellectuels qui appartiennent à l’histoire de l’Estonie (médecins, savants, linguistes, militaires). Cet univers évoquera quelque chose à ceux qui ont lu Courlande ou L’Homme qui savait la langue des serpents.
J’ai beaucoup aimé me plonger dans cette longue lecture.

Mon impression y a été ce qu’elle est toujours en pareille occasion. Que les choses sont malgré tout plus décolorées, plus petites qu’on ne les imaginait, que le teint et les traits des gens sont en quelque façon plus brouillés que la fois précédente. Alors qu’en même temps ils redeviennent presque comme avant dès que l’on commence à bavarder avec eux.