Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

lundi 16 janvier 2017

Car ni l’or ni la chair des femmes ne méritaient, à son regard, d’aussi pénibles efforts.

Maurice Maindron, Saint-Cendre, 1898, édité à l’Arbre vengeur.

Roman sensuel et historique.
Nous sommes au XVIe siècle, au moment des guerres de religion. Au début du livre, le marquis de Saint-Cendre est blessé, ruiné, séparé de sa femme, a été brûlé en effigie et se meurt dans un fossé. Le roman raconte ses efforts pour reconquérir femme et fortune et se venger de ses ennemis (je simplifie beaucoup).
Nous sommes donc dans un décor de château fort et de bastions, d’armures et de chevaux, de paysans et de nobles. Première chose : Maindron est un érudit, auteur de plusieurs études sur le costume ou les armes de l’ancienne époque. Il s’y connaît et n’épargne aucun détail technique sur toute la panoplie guerrière (il y a plein de choses que l’on ne comprend pas du coup). C’est aussi un contemporain de Huysmans : il aime le mot rare et précieux, l’expression évocatrice d’un univers exotique et lointain. La langue est donc très chargée et assez déroutante, avec des comparaisons sinueuses qui arrêtent l’action pour la simple beauté de l’image. Le lecteur est plongé dans un univers qu’il ne comprend pas très bien, ce qui n’est pas dépourvu de charme.

Mais Diane, sous ses cils bruns, coulait un regard sournois sur la confiture ambrée luisant comme un bloc de topaze. Le corail de sa bouche rejoignait l’or de la cuiller continuant les gemmes étincelantes qui scintillaient à ses doigts. Ses cheveux couleur d’or fondu la coiffaient comme d’un pétase, et ses épingles, ses peignes à couronne, les pendeloques de ses oreilles roses n’avaient point tant d’éclat que ses yeux. Elle ressemblait à l’un de ces génies femelles qui gardent les trésors de la terre, s’abreuvent à l’eau des pierres précieuses, s’éclairent à l’orient des perles. Et Gaspard qui la contemplaient, sans désir, crut voir une de ces divinités indiennes qui illuminent le fond d’un sanctuaire et à qui l’on sacrifie des hommes.
Isabey, Escalier de la tourelle du château d'Harcourt, 1827, Cherbourg musée Thomas Henry, M&M
Et la sensualité. Saint-Cendre est un séducteur auquel nulle ne résiste. Les femmes semblent hypnotisées par ce marquis et par son souvenir. Toutes ses apparitions s’effectuent donc dans un climat de sensualité assez lourd. Plus généralement, les hommes s’intéressent beaucoup au corps des femmes et se servent largement. Les viols sont évoqués de façon tout à fait réaliste, mais Maindron n’est pas très clair, car il s’agit d’un mal si commun… Les femmes sont à la fois altières et soumises (psychanalyser le XIXe siècle prendrait du temps), c’est un peu lassant. Par ailleurs, l’homosexualité féminine fait également son apparition, histoire de titiller l’imagination du lecteur (et de la lectrice).
Avec tout cela, j’ai pris grand plaisir à ma lecture, même si je me suis quelquefois perdue dans ces noms de chevaliers et de chevaux et de laquais. Cela ressemble à un voyage en terre étrangère et fantasmée. Maindron me semble plus intéressé par la possibilité offerte par la langue de placer des mots inédits, des expressions alambiquées et des comparaisons bizarres, que par son intrigue. Ses personnages sont un peu les mannequins de toutes ces belles armures et de ces phrases rutilantes. Finalement, il s’agit surtout de se battre, de baiser et d’avoir de beaux costumes – la vie est si simple quand le décor prend place dans un univers merveilleux.

Saint-Cendre, tout armé, descendit pour gagner la première cour. Derrière lui on portait ses gantelets, sa bourguignote, son épée et ses éperons. Pris du cou jusqu’aux genoux dans son anime à longs cuissots, écaillée comme une queue d’écrevisse, il avançait, telle une haute et svelte statue de bronze noirci damasquiné d’or. Quand il eut chaussé ses éperons, ceint son épée de guerre à garnitures bleuies, mis ses gantelets et armé sa tête, il monta sur une cheval dont la sellerie était de velours, de cuir et de soie à ses couleurs, avec des chasse-mouches à clous argentés et un hausse-queue de cliquant.


L’avis de Sandrine qui a moins d'indulgence que moi. 

samedi 14 janvier 2017

Yaourt épicé à la betterave

Yaourt épicé à la betterave

Pour 6 personnes
500g de betterave cuite (à acheter au marché)
3 cuil. soupe de coriandre moulue
20g de menthe finement haché
500 g de yaourt à la grecque (j’en ai mis moins pour mieux sentir le goût de la betterave)
1 cuil. café de graines de nigelle (je n’en avais pas)
huile d’olive
sel

Si vous le faites en apéro, une betterave (à peu près 200g) suffit.
Épluchez la betterave et mixez-la (je n'ai pas mixé très finement et donc il reste des morceaux). Ajoutez la coriandre, la menthe, le sel et le yaourt. Ajoutez l’huile et les graines de nigelle au moment de servir.
C’est beau, c’est rose vif. Ça se tartine sur du pain ou du pain pita, seul ou avec… du fromage de chèvre, des tomates séchées…


Recette tirée de : Sabrina Ghayour, Sirocco, 2016, Hachette (se présente comme étant de la cuisine perse).
La version du livre Jérusalem est un peu différente, car il s'agit plus d'une purée que d'un tartinable. Elle contient de l’ail écrasé, du piment rouge émincé, du zaatar et elle a une proportion plus forte de betterave par rapport au yaourt. Vous avez compris que chacun peut se faire sa recette.
Yotam Ottolenghi et Sami Tamimi, Jérusalem, traduit de l’anglais par Christine Mignot, 2012, édité en France chez Hachette.

Toutes les recettes du blog.

jeudi 12 janvier 2017

Les livres t’attendront en silence, humblement, sur l’étagère.

Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, parution originale 2002.

Cette histoire n’est pas un roman. Amos Oz raconte. Il commence par le sous-sol où il a grandit avec ses parents à Jérusalem et de proche en proche remonte l’histoire de son père et de sa mère, de chacun des grands-parents et arrière-grands-parents, avec les tantes et oncles de chacun. Avec eux, il parcourt l’Europe, la Pologne, Odessa, la Lituanie, en s’aidant d’ouvrages historiques ou de témoignages. Peu avant la moitié du livre est enfin mentionné son sujet véritable : le suicide de sa mère alors qu’il n’avait que 12 ans. Mais Oz raconte son enfance dans un quartier populaire de Jérusalem, avant la naissance de l’État d’Israël, avec les récits de lutte épique, de guerre, de pauvreté, de siège, d’affrontements politiques passionnés. Ce livre est constitué des 800 pages qui précèdent le récit exact de ce suicide.

Peut-être comptaient-ils vaguement trouver dans la Terre d’Israël ressuscitée quelque chose de moins judéo-petit-bourgeois et de plus moderne et européen ; de moins frustre et matériel et de plus spirituel ; de moins fébrile et verbueux et de plus pondéré, serein et réservé.

C’est un livre à la fois très intéressant et émouvant.
On découvre la population arrivée d’Europe à Jérusalem, ayant fui les persécutions et cherchant une terre neuve, s’entassant dans des faubourgs mal équipés. Le père de l’auteur parle 10 ou 12 langues, les polyglottes sont d’ailleurs nombreux, mais l’enjeu est de se débarrasser du vieil yiddish, perçu comme la langue larmoyante du shtetl, au profit de l’hébreu, la langue de la modernité et de la force. Mais l’hébreu est encore une langue incertaine, sortant de la Bible et en cours d’adaptation. Certains personnages ont ainsi créé les mots de la réalité du XXe siècle, d’autres parlent comme les prophètes, enfin l’un d’eux ignore l’hébreu argotique ce qui donne lieu à une scène de quiproquo très drôle.

Avec son accent d’Europe centrale, il n’était pas à l’aise dans la langue hébraïque, tel un amoureux ravi que sa bien-aimée soit enfin consentante, et décidé à se surpasser pour lui prouver qu’elle ne s’est pas trompée.

Il est question de la guerre, du couvre-feu, de la famine, du siège et du bombardement de Jérusalem, des stockes de morue parce que le nouvel état désargenté a pu acheter le stock de la pêche norvégienne. Il n’y a pas encore de Palestiniens, mais seulement des Arabes. Les grandes puissances sont au loin, semblant prendre des décisions à une table, sans savoir rien de la réalité des simples gens, ni héros, ni soldats. Sandrine a été gênée par les références historiques et politiques qu’elle ne saisissait ; j’avoue que ça ne me gêne pas de pas comprendre. Le narrateur est un petit garçon, il ne comprend pas grand-chose non plus et ne parvient pas à s’abstraire des visages des gens qu’il a rencontrés.
D. Rubinger, Contrôle à Jérusalem par des soldats britanniques, 1947, Berlin, BKP, image RMN.
Au milieu de la multitude de portraits que comporte le livre, se détachent son père, linguiste bavard, et sa mère, mélancolique et sans doute dépressive. Il n’y a pas de portrait réel de leur couple pourtant, comme si Oz était retenu par la pudeur de parler de l’intimité de ses parents.
Ce n’est pas un récit linéraire, car le narrateur voyage dans ses souvenirs et effectue des allers et retours entre ce qu’il a compris adulte, ce qu’il vivait enfant et ce que les uns ou les autres ont pu lui raconter. C’est un voyage de mémoire plus que d’histoire et les professeurs de géographie décrivent la Judée et la Galilée comme des paysages bibliques. Oz raconte un monde disparu, des jardins, des maisons, des modes de vie.
Ce livre contient des dizaines de titres de romans, de poésies, de chansons, car la lecture et l’écriture sont le centre de la vie de cet enfant.

Laquelle colline était notre voisine de palier – massive, renfermée et taciturne, une colline chenue, mélancolique, engluée dans ses habitudes de vieille fille, emmurée dans son silence, somnolente, hivernale, ne déplaçant pas les meubles et ne recevant jamais de visites, ni bruyante ni gênante mais, par les deux cloisons mitoyennes, s’immisçaient jusqu’à nous, telle une odeur de moisi opiniâtre, le froid, l’obscurité, le mutisme et l’humidité de cette morne voisine.


Lire le monde pour Israël.

mardi 10 janvier 2017

Cette barbarie est tellement folklorique.

Frederik Peeters et Loo Hui Phang, L’Odeur des garçons affamés, 2016.

Balade dans un Ouest américain tout à fait fantastique.

Nous suivons un trio : Oscar, photographe, fuyant diverses affaires et attiré par les garçons, Stingley, homme d’affaires repérant la zone où implanter sa ville idéale et cherchant une terre vierge (les Comanches ne comptent pas) et Milton, le garçon chargé des chevaux et de la cantine. Ces trois-là ne sont pas exactement ce dont ils ont l’air et cachent chacun un projet, une honte, un secret. Ils évoluent dans les paysages superbes du grand Ouest américain, suivis par un homme étrange (chasseur de primes ou zombie ?) et un guerrier comanche qui a l’air d’en savoir bien long. Les événements bizarres, voire franchement anormaux, ne tardent pas à se multiplier.
C’est un album surprenant. Il met au contact d’une imagerie traditionnelle (western, Indiens, chevaux) les clichés de la modernité (la photographie et la très grande ville), en montrant comment les deux sont liés de façon très étroite. La photographie marche avec le spiritisme et les Indiens semblent capables de maîtriser les deux et de faire appel à la sorcellerie si besoin. Les personnages sont assez réussis et inattendus. Les jeux de désirs entre les uns et les autres sont assez complexes, symbolisés par ces cavalcades de mustangs qui envahissent quelquefois la plaine et la page. L’atmosphère est pleine de sensualité (et plus si affinités).
La narration est complexe, car le lecteur doit être attentif à certains petits détails, tout en sachant plus ou moins de chose que les personnages. C’est un jeu que j’apprécie.


J’ai apprécié la narration et la composition des cases. Les dessins ne racontent pas exactement la même chose que les textes, les deux sont complémentaires. Les découpages de certaines actions offrent des points de vue singuliers. Cet art du cadrage est sans doute ce qui m’a le plus plu. En revanche, j’ai trouvé que l’on nous montrait trop souvent les personnages de biais, avec un petit regard en coin, façon « j’ai quelque chose en tête », c’est une facilité pour moi. Et les couleurs me laissent sceptique. J’apprécie le choix de certaines harmonies colorées, qui campent des atmosphères, les scènes nocturnes étant particulièrement réussies, mais je n’aime vraiment pas ces aplats synthétiques qui manquent de vie.

Merci à Babelio et à Casterman pour cette lecture.


samedi 7 janvier 2017

Au musée des Unterlinden de Colmar


Fin novembre j’ai eu la joie de découvrir la jolie ville de Colmar (en excellente compagnie). J’avais deux objectifs dans cette journée : voir l’exposition Otto Dix et voir le retable d'Issenheim de Grünewald. Vous l’avez compris, nous avons passé la journée au musée des Unterlinden.
Le matin, ce fut donc Otto Dix. Pas de photos mais ce n’est pas grave, courrez-y vite ! Je ne connaissais d’Otto Dix que les œuvres représentant les mutilés et les gueules cassées d’après la Première guerre mondiale. Mais l’expo montre l’œuvre de toute une vie : de nombreuses gravures et un immense polyptique montrant la guerre, le travail de Dix inspiré du retable de Grünewald justement et des peintures beaucoup moins connues (une Annonciation tout à fait terrifiante). L'exposition se tient jusqu'au 30 janvier, allez-y !
Le midi, ce fut jambonneau braisé au munster (hors musée).
L’après-midi, ce furent les collections permanentes du musée. Tout d’abord, les peintures de Martin Schongauer, de son entourage et d’artistes contemporains qui lui furent contemporains. Les couleurs sont là devant nous, éclatantes et pleines de vie. Le dessin est expressif et des œuvres au sujet rebattu sont pleines d’inventions. C’est vraiment magnifique.

Martin Schongauer et son entourage, Annonciation, vers 1480, où Gabriel est escorté par quatre lévriers (c'est vraiment original) qui ont des noms de vertus (bon, ok). Et ces murs roses ?

Martin Schongauer et son entourage pour ce très beau Noli me tangere. Admirez le Christ tout de rouge vêtu (je suis en train de lire Rouge de Pastoureau) et le très charmant jardin de l'arrière-plan.




Deux photos d'un retable peint par des artistes non encore identifiés, dans la région de Colmar, à la fin du XVe siècle. Un homme active le feu qui servira à faire bouillir Saint Jean et sur un autre panneau le bourreau (vêtu de vêtements rayés #PointPastoureauBis) essuie sa lame après avoir tranché la tête de Saint Jean-Baptiste.

Et enfin, le maître, Matthias Grünewald (un artiste très aimé par Huysmans). Le retable d'Issenheim est immense et spectaculaire. Sur sa croix, le Christ montre une chair martyrisée et souffrante, comme un pauvre homme qu’il est. Et sur le volet de la Résurrection, il jaillit en technicolor (ces couleurs ont-elles réellement 500 ans ?) comme le dieu véritable qu’il est.



Même retable (il est immense,  je ne mets que quelques photos, mais visitez la page Wiki pour tout voir) : la tentation de Saint Antoine avec ses monstres et ses couleurs psychédéliques. Que tout cela est effrayant et extraordinaire !

Le musée des Unterlinden est un ancien couvent, ne laissez pas votre manteau au vestiaire, car il n’y fait pas chaud !